Dérive et les jeux connexes
Points communs et différences

DeriveDérive est un jeu nouveau : créé en 1999, édité en 2000, AS D’OR 2000 du festival international des jeux à Cannes, Prix d’honneur au concours Lépine 2001. Comment se situe-t-il par rapport aux autres jeux plus anciens ? Quel que soit l’intérêt de cette question, il convient d’y répondre car c’est souvent ainsi ­ à tort ou à raison ­ qu’est appréhendé un nouveau jeu : qu’apporte-t-il ? En quoi est-il différent ? En quoi est-il semblable à un autre ?

Nous avons choisi de le situer par rapport à cinq jeux bien distincts mais qui ont chacun au moins un point commun avec Dérive : les petits chevaux, le yam, les dames françaises, les dames chinoises, les Echecs.

Dérive et les petits chevaux

Les points communs de Dérive avec les petits chevaux sont les suivants : 4 couleurs pour 4 joueurs, l’usage du dé, une course, une prise non par élimination mais par retour au point de départ. Ce dernier point commun est certainement, d’ailleurs, le plus caractéristique.

Mais la comparaison s’arrête là. Ainsi, à Dérive, le dé est une pièce à part entière avec toutes les implications que cela comporte. S’il y a bien une course, elle n’est pas linéaire et ne consiste pas à entrer dans son camp mais à conquérir le camp de l’adversaire.

Finalement, seule une analyse très superficielle ou un rapide coup d’oeil en direction du jeu à au moins dix mètres de distance pourait assimiler Dérive au jeu des petits chevaux de notre enfance.

Dérive et le Yam

Les points communs de Dérive avec le Yam sont les suivants : l’usage des dés, la construction d’une combinaison de dés.

Là aussi, la comparaison s’arrête assez vite. Nous ne reviendrons pas sur l’usage du dé comme d’une pièce à valeur variable. Concernant la construction d’un ensemble cohérent, le yam permet au joueur de le choisir au fil du jeu : il s’adapte aux valeurs aléatoires qu’il obtient et ne dispose d’aucun autre choix tactique que de choisir les dés à lancer. A Dérive, au contraire, l’objectif est pré-déterminé au début de la partie et s’inscrit sur un plateau de jeu. L’obtention d’une valeur aléatoire n’est qu’une possibilité ­ d’ailleurs optionnelle ­ pour élaborer sa chaîne ordonnée. Plus fondamentalement, Dérive se joue en interaction avec d’autres joueurs qui agissent alternativement, contrairement au Yam.

Finalement, l’introduction d’un plateau à Dérive change radicalement la nature de ce jeu avec des dés où aucun compte des points n’est tenu. Le seul point commun avec ce bon vieux yam que l’on peut retenir est la prise de risque qu’implique le jet d’un dé dans les versions de Dérive qui ne s’affranchissent pas du hasard. 

Dérive et les Dames

Les points communs de Dérive avec les Dames sont les suivants : un plateau de 10x10 cases, une certaine similitude dans le déplacement des pions.

Là encore la comparaison reste succincte. Le code couleur du plateau de Dérive est fondamental puisqu’il indique la rive de chaque joueur : leur base de départ, leur cible d’arrivée et leur droit de stationnement sur les bords du plateau. Quant au déplacement, le seul point commun est qu’il s’effectue en diagonale. Aux dames, les pions avancent toujours (lorsqu’ils ne prennent pas) ; à Dérive, un dé peut aller dans toutes les directions si le contexte l’y autorise. Quant au saut, il correspond à un déplacement à Dérive et à une prise aux Dames : ceci est un caractère de différentiation et non de similitude.

Enfin, le but du jeu aux Dames est l’élimination de tous les pions de l’adversaire. La ligne opposée n’est convoitée que pour la promotion du pion en une dame. A Dérive, au contraire, la rive opposée est la cible et l’objectif du jeu est la construction d’une chaîne et non la destruction.

Finalement, là encore, la comparaison ne résiste guère à une analyse, même rapide.

Dérive et les Dames chinoises

Les points communs de Dérive avec les Dames chinoises sont les suivants : le mode de déplacement et la conquête du camp opposé par une course.

En effet, à Dérive le déplacement s’effectue en diagonale, soit d’une case à la fois, soit par sauts au-dessus des pièces (quels qu’en soient la valeur et la couleur). Le mode de déplacement est donc commun aux deux jeux. Il est toutefois nécessaire d’exclure le déplacement étendu par symétrie par rapport à un pion présent dans certaine version du jeu des Dames chinoises et absente de Dérive.

La comparaison de l’objectif quant à elle est beaucoup plus sommaire puisque l’objectif des dames chinoises consiste à transférer l’ensemble de ses pions de son camp vers le camp opposé (donnant au déplacement organisé de la masse de ses pions une importance primordiale) alors qu’à Dérive la conquête de la rive opposée ne s’effectue que par une case et n’est qu’un élément de l’objectif dès le 2° niveau de jeu. 

En outre, Dérive introduit les notions de valeur et de prise là où elle sont totalement absentes des Dames chinoises.

Finalement, la technique de déplacement dans ces deux jeux est orienté par l’objectif, vers le camp opposé. De plus, Dérive, comme les Dames chinoises permet de jouer à plusieurs : 2, 3 ou 4 pour Dérive ; 2, 4 ou 6 pour les Dames chinoises. Ceci confère à ces deux jeux une dimension conviviale importante.

Dérive et les Echecs


Le jeu d’Echec semble en apparence le plus éloigné de Dérive. Paradoxalement, c’est sans doute, par la stratégie, la tactique développée et le plaisir intellectuel à jouer une partie, le jeu qui s’en rapproche le plus.

Pourtant, les trois coups simples de Dérive - l’introduction d’une pièce, le déplacement et le changement de valeur - sont des concepts distincts ou étrangers aux Echecs. Le seul point commun réside en une similitude relative dans la prise qui s’effectue dans les deux cas par substitution de position. Mais la similitude s’arrête là : aux Echecs, une prise à distance est possible, pas à Dérive ; aux Echecs, la prise élimine définitivement la pièce capturée, pas à Dérive ; aux Echecs enfin, la valeur de la pièce attaquante est inchangée lors de la prise, pas à Dérive (dans le cas général).

En ce qui concerne les coups de base, la similitude est donc très ténue.

L’objectif offrirait-il un point de comparaison plus probant ? L’objectif aux Echecs consiste à tuer le Roi de l’adversaire, où qu’il soit. A Dérive, l’objectif est la construction d’une chaîne dans le camp de l’adversaire. Dans les deux cas, l’objectif n’est pas l’élimination complète de l’adversaire mais un objectif plus abstrait qui consiste à faire prisonnier un Roi mobile aux Echecs et à construire un ordre à Dérive. Mais là encore, la différence est de taille.

Il faut certainement chercher la similitude ailleurs si similitude il y a : au niveau le plus élémentaire, d'une part, et le plus abstrait, d'autre part.

Au niveau le plus élémentaire, cherchons la similitude dans la pièce elle même. Ainsi, le dé comporte six valeurs possibles. Le jeu d’Echecs comporte six pièces distincts : Roi, Dame, Tour, Fou, Cheval et pion. Mais bien sûr dans un cas il s’agit d’une pièce à valeur variable et à déplacement uniforme, dans l’autre cas de six pièces de valeurs distincts et à déplacement spécifique.

Au niveau le plus abstrait, cherchons la similitude dans l’élaboration de tactique et de stratégie : le concept d’opposition, la notion de fourchette, l’intérêt du sacrifice, la possibilité d’isoler une pièce du champ d’action, l’intérêt relatif d’occuper le centre ou de changer d’aile, les combinaisons tactiques pour prendre une position, l’analyse d’une position pour évoluer vers une meilleure position, l’équilibre entre la défense et l’attaque et enfin le gain de la partie sur une combinaison élégante (ou mécanique, selon la beauté de la partie).

Ainsi, d’un point de vue concret le jeu d’Echecs est bien différents de Dérive. Mais il semble bien que ces deux jeux offrent des plaisirs intellectuels sinon similaires, du moins apparentés.

Mais à ce niveau, il est là encore instructif de différencier les deux jeux.

Dérive n’impose aucune position initiale mais simplement une source régénérante pour les pièces : la rive du joueur. Dérive n’impose aucune valeur figée aux pièces, ni aucun privilège, ni statut particulier à l’une d’entre elles.

A Dérive, au contraire, toutes les pièces ont le même potentiel et peuvent évoluer vers une valeur plus puissante.

Une partie de Dérive ne voit pas son nombre de pièces diminuer inexorablement à chaque nouvelle prise. Au contraire, tel le phoenix, elles renaissent de leur cendre.

A Dérive, la prise n’est pas sans conséquence sur l’attaquant, comme c’est le cas aux Echecs : un dé perd toujours de la valeur au combat (sauf le dé unité contre un dé de même valeur).

A Dérive, le déplacement n’est pas dépendant de la pièce : tous les dés se déplacent de la même manière, quel que soit leur valeur. Pourtant Dérive n’est pas un jeu uniforme comme les Dames ou les Dames chinoises puisque les pièces y possèdent une valeur variable.

Dans son mécanisme de base Dérive offre une panoplie plus large que les Echecs : au delà du déplacement et de la prise, Dérive permet d’introduire une pièce dans le jeu et de modifier la valeur d’une pièce. Mais Dérive est plus simple à apprendre puisqu’il n’autorise qu’un mode de déplacement là où il y en a six aux Echecs : vertical pour la Tour, diagonal pour le Fou, circulaire pour le Cavalier, vertical et diagonal à longue portée pour la Dame, vertical et diagonal à faible portée pour le Roi, en avant pour le Pion.

Enfin, l’élaboration de l’objectif est constructif et progressif à Dérive, là où il est destructif et direct aux Echecs.

Il reste à mentionner que Dérive permet d’introduire ­ ou non ­ la notion de variable aléatoire et de prise de risque indépendant de la volonté du joueur là où les Echecs demeurent dans une logique strictement déterministe.

Dérive propose aux joueurs un affrontement noble en face à face mais autorise également les jeux d’alliance (à 3 ou 4), et le jeu coopératif (par équipe de 2, à 4).

Finalement, Dérive se situe sur le plan abstrait dans la même famille qu’un jeu comme les Echecs mais possède à l’évidence sa spécificité et sa philosophie propre : pièce à valeur variable, égalité potentielle de chaque pièce, absence de contrainte initiale dans la position , réalisation d’un objectif constructif possédant des propriétés évoluées.

En fin de compte ­ et en restant à l’échelle du simple jeu bien sûr - si les Echecs sont après maintes évolutions issues d’une société féodale avec sa noblesse et ses caractéristiques, Dérive ne serait-il pas issu d’une idée humaniste (égalité des chances de chaque pièce), évolutive (du simple vers le complexe) et constructive (du néant vers la construction de l’ordre) ? Il reste au lecteur et aux joueurs de l’apprécier.

Dérive et les jeux traditionnels

Au delà de cette analyse comparative sur le jeu lui-même, il est bien évident que Dérive est un jeu sans histoire (ou presque !), pour l’instant. Or ce qui fait la popularité ou la noblesse d’un jeu n’est pas le jeu lui-même mais son histoire humaine : les souvenirs personnels ou collectifs qu’il évoque (cf. les petits chevaux), la personnalité des champions qu’il génère (cf. les Echecs).

A ce niveau, retenons que Dérive est à la fois un espace convivial et un moment de jeu qui permet à deux ou plusieurs intelligences de s’affronter et que la dynamique d’une belle partie ne laisse pas indifférent ceux qui sont sensibles à l’esthétisme intellectuel.

 

 

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