Dérive et le dé

DeriveAvant de posséder la fonction de générateur de variable aléatoire, le dé ­ dans sa conception même ­ représente une variable discrète (comprise entre 1 et n, selon le nombre de faces du dé). Mais la deuxième fonction, obtenue par le jet du dé, a souvent masqué la première. C’est pourquoi la plupart des jeux avec des dés sont assimilés ­ souvent avec raison ­ à des jeux de hasard.

Le noble jeu des Echecs n’échappe pas à cette analyse. Ainsi, son ancêtre - Le Chatarunga - comportait l’usage du dé pour faire avancer les pièces. Ce n’est qu’en se débarrassant du dé - mais, en fait, du hasard - que les Echecs ont pris leur statut de jeu de réflexion pure.

Dérive bien que comportant pas moins de 40 dés, ne possède pas une once de hasard. Dérive est bien un jeu de réflexion pure.

Mais Dérive va plu loin puisqu’il intègre ­ une variante introduisant ­ la fonction de variable aléatoire. Le déplacement n’est jamais affecté par un jet de dé (comme c’est généralement le cas dans le jeux qui associent dé et plateau). Seule la valeur d’un dé ­ à une position définie bien précise ­ peut être modifiée aléatoirement. Cette possibilité permet de manier jeu de réflexion et prise de risque : un joueur peut avancer masqué. Il convient pour son adversaire d’anticiper le changement d’état et d’envisager un calcul de probabilité. Loin d’appauvrir le jeu, cette notion l’enrichit d’une manière de penser non purement déterministe mais probabiliste.

Pour un bon équilibre quantitatif (et par goût de l’esthétisme et de la simplicité), c’est le dé à six faces qui est utilisé pour jouer à Dérive : le nombre de changements de valeurs par pas unitaire pour atteindre le maximum n’excède jamais 5 coups, valeur en corrélation avec la moitié de la distance du plateau. De la même façon la longueur d’une chaîne n’excède pas six unités, valeur également en corrélation avec la moitié de la distance du plateau.

Il est par ailleurs notable que la géométrie du dé à six faces n’est pas utilisée à Dérive. Entendons par géométrie la disposition des nombres sur les faces du dé : le 1 en face du 6, le 2 en face du 5, le 3 en face du 4, pour une somme constante de 7 (il est amusant d’observer à ce titre l’image virtuelle en 3D située sur la boîte d’une version de Dérive. Le graphiste avait-il eu l’intuition que Dérive ne se souciait pas de ce type de détail, purement conventionnel ?). Cette disposition ­ bien que parfois pratique ­ n’est guère naturelle à exploiter tactiquement (comme l’invite à le faire, par exemple, un jeu nommé Tactix). En fait, à Dérive, l’usage du dé concret est totalement optionnel : seule son abstraction ­ la variable discrète ­ possède un sens dans le jeu. Mais la pièce a déjà son design parfait sous son aspect cubique, symbole de la raison : elle s’est donc imposée tout naturellement.

Ainsi, au delà de ces réflexions, Dérive, par l’usage abstrait et épuré qu’il fait du dé “ s’attaque ” au symbole même du jeu : le dé. Dans l’espoir sans doute de marier avec finesse le dé comme symbole ludique et comme objet abstrait, et de prendre à contre-pied une partie de la culture ludique collective pour suggérer, sous une figure en apparence traditionnelle, un nouveau concept moderne et abstrait.

 

 

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